La musique hip-hop, ou rap, est incontestablement un phénomène de société : récente (née au milieu de années 70), elle est aujourd'hui le genre le plus diffusé dans le monde et le plus rentable de l'industrie musicale. Le rap reflète sans doute l'esprit du temps : musique de la globalisation capitaliste par excellence (production de clips à la chaîne, standardisation des textes, interchangeabilité des interprètes, mécanisation de la « fabrication » mélodique qui, grâce à l'informatique, permet une infinie relecture des morceaux existants...), elle demeure néanmoins dans son principe la musique de la contestation de l'ordre établi, de la revendication des opprimés, des victimes de la ségrégation raciale (celles des ghettos du Bronx au début, puis de tous ceux qui, à travers le monde, s'identifient à leur colère).
Or, depuis la fin des années 1990, le rap a produit, par une surprenante mise en abîme, sa propre subversion, son ultime ambivalence : un rappeur blanc, pur oxymore en théorie, est devenu sa figure emblématique, battant tous les records de vente, remportant un oscar, tout en suscitant en permanence la polémique et parfois la haine. Anthony Bozza, journaliste au magazine Rolling Stones, tente avec succès d'analyser la singularité et la force de cette nouvelle icône : Eminem[1] , et cherche à comprendre les ressorts de son succès sulfureux.
Que chante Eminem ? Il vomit sa haine et sa rage contre une existence médiocre dans laquelle il n'a droit qu'aux miettes du rêve américain : il vécut longtemps dans un mobile-home (le « trailer park », étant une forme de campement de misérables), il n'a jamais connu son père, sa mère sous Welfare est constamment droguée, et il n'a pas non plus d'épouse attentionnée (il exprime sa haine pour sa femme toxicomane et adultère [2]). Il est le « white-trash », déchet blanc rongé d'en être conscient. Tel est l'univers de sa « rapsodie ». Son nihilisme le mène à rejeter en bloc l'école (il évoque un professeur pédophile [3]), la famille, les hommes politiques (de Clinton à Bush) et la patrie (lui n'ira pas mourir en Irak [4]). Son monologue intérieur est une vaste logorrhée paranoïaque et désespérée, accompagnée d'une violence verbale débridée dirigée autant vers les autres (les femmes, les homosexuels, sa mère, son épouse, d'autres chanteurs...) que vers lui-même (drogue et auto-mutilation sont des thèmes omniprésents). En ce sens, il s'inscrit entièrement dans la tradition du Rock'n roll puis du « hard-punk-grunge » qui ont toujours eu un public fervent aux Etats-Unis. Bozza montre ainsi l'influence sur le rappeur du rocker déjanté Iggy Pop, originaire comme lui de Détroit. La musique contemporaine, depuis Bob Dylan jusqu'à Marylin Manson, créature sataniste et terrifiante [5] à laquelle on compare souvent Eminem pour son influence jugée discutable sur la jeunesse américaine, n'est t-elle pas nourrie de cela ?
La nouveauté d'Eminem ne réside donc pas dans son nihilisme et sa fureur. L'archétype social qu'incarne Eminem, c'est celui du pauvre blanc,
En choisissant le hip-hop, Eminem s'empare d'une technique autant que d'une imagerie associant virtuosité articulatoire et rhétorique et sens profond de la mise en scène et de la représentation. Il ne mime pas les rappeurs afro-américains ni ne les spolie. La New York Review of Books fait à cet égard une lecture un peu malhonnête du livre de Bozza, qui compare certes Eminem à Elvis, mais non pour dire que ce dernier s'empara sans scrupules de la musique de Chuck Berry [10]. Ce que montre le journaliste, c'est au contraire qu'Elvis a su transcender la musique noire américaine en y ajoutant des caractéristiques propres au Folk et à la Country music, donnant ainsi naissance à une synthèse musicale détonante. Eminem, de même, dépasse et, dans une certaine mesure, sublime le rap afro-américain : il pousse à l'extrême le discours de l'opprimé dissident (à l'heure où les plus grands rappeurs noirs, tels Puff Daddy, expriment dans un délire baroque leur goût pour l'accumulation ostentatoire de richesses et la respectabilité bourgeoise), apurant la musique au profit du texte tout en ajoutant quelques thèmes musicaux empruntés au rock ; il excelle dans l'art du « flow », gymnastique de l'élocution et rythmique des mots faite de syncope et de construction syntaxique audacieuse allant parfois jusqu'à l'onomatopée. Enfin, et c'est fondamental pour comprendre en quoi il suscite autant la polémique, il pousse à son culmen le principe afro-américain du vaudeville, de la farce et de la mise en scène de soi : il est, comme il le dit lui-même un « walking spectacle », un bouffon outrancier mais familier qui prend alors le nom de « Slim Shady », double maléfique et sans limites. Il réalise la fusion entre la brutalité ivre et la haine de soi du « white trash », et la vulgarité choisie, la misogynie et la violence sociale constitutive du hip-hop.